Revue Lignes, no 58
Revue Lignes, no 58
Migrance contre frontières
Collectif  
  • Éditeur : Nouvelles Éditions Lignes
  • Collection : Revue Lignes
  • EAN : 9782355261923
  • Code Dimedia : 000183191
  • Format : Revue & périodique
  • Thème(s) : SCIENCES HUMAINES & SOCIALES
  • Sujet(s) : Sciences humaines - Divers
  • Pages : 224
  • Prix : 37,95 $
  • Paru le 25 mars 2019
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EAN: 9782355261923

Les frontières, sutures du monde ancien, résistent encore, ne résisteront bientôt plus à leur remise en cause par les migrations auxquelles des populations, des peuples bientôt, sont et seront contraints pour, seulement, vivre. Penser les frontières, c’est penser le monde ainsi qu’il est.  

Ce numéro 58 de Lignes est consacré aux frontières. Pas pour quelque géopolitique de plus, qu’il vaut mieux laisser aux géopoliticiens que la confier aux philosophes ou aux écrivains.

Aux « frontières », c’est-à-dire : au mot (en sa définition), à la chose (en son principe et en son usage), dont on a prédit la disparition, qui n’ont au contraire jamais été aussi présentes.

Pas pour les marchandises : le capital, habile, les a abolies. Mais pour les hommes, les femmes, leurs enfants, qui se portent vers elles, pour fuir (la faim, la guerre, les épurations…), qui se heurtent à elles, qu’elles ne passent pas, ou pas toutes, les empêchant de se rendre où elles seraient sauves – qui n’y survivent pas, souvent. (Il n’est plus nul besoin de tuer, il suffit de laisser périr.)

Le mot « frontière » (en sa définition) dit pourtant bien la chose (en son usage), c’est-à-dire ce qui s’y passe encore et toujours, qui appartient au vocabulaire militaire : qui vient de « front », précisément du front des armées, autrement dit des places fortifiées opposées à l’ennemi, et pour que celui-ci ne pénètre pas. Partout les frontières se (re-)dressent, se renforcent, se doublent de murs, pour mieux faire front.

En vue de quel « affrontement » ? Du même, quoi qu’il y paraisse. Parce que, pour avoir changé d’aspect, « l’ennemi » qui ne doit pas pénétrer ne serait pas moins menaçant ; parce que, pour n’être pas armée, son « invasion » ne mettrait pas moins en péril… Quoi ? Tout : sécurité, prospérités, identités, etc. Un « grand remplacement » dit l’Europe d’une seule voix (même quand elle ne le dit pas) et pas seulement (les États-Unis, l’Australie…), empruntant sans les dire aux mots d’un écrivain, hélas.

Le mot « frontières » donc (sutures d’un monde ancien), pour désigner une situation, peut-être entre toutes les situations politiques actuelles possibles, la plus cynique, la plus cruelle, celle à laquelle l’Occident – qui a toujours fait front, qui fait ainsi encore front – se reconnaît le mieux, s’avoue le plus, se démasque (qui se montre front nu).

Situation qui consiste à contenir – par des moyens qui empruntent aux fortifications militaires – l’exil, l’exode de pauvres qui fuient la faim (en langage policé : les « raisons économiques ») ; les persécutions « raciales » ou religieuses ; les guerres, civiles ou déclarées ; le climat déjà, et de plus en plus (sécheresses, incendies, disparition du vivant animal et bientôt humain, submersions des littoraux) ; Paul Virilio, qu’on ne cite plus assez, rappelle dans un entretien qu’on « estime que 900 millions de personnes vont bouger d’ici 2040, du fait de l’exode urbain, pour des raisons climatiques, des raisons de délocalisation, des raisons politiques et économiques. »

Autrement dit, le « migrant » constitue une des figures du devenir humain, ni plus ni moins, et, sans doute, sa figure politique cruciale. Migrant dont nul ne veut, qu’on refoule, qu’on repousse encore, parce que la terreur qu’il fuie devient par le fait la terreur de ceux qui ne veulent pas de lui, qui le refoulent, mais qu’on ne refoulera pas, qu’on ne repoussera pas indéfiniment (c’est question de nombre).

Les migrants comme anticipation du devenir humain : de sa migrance à venir nécessaire, inhérente. Autrement dit : les petites migrations (actuelles), les grandes (à venir) vont reposer ce problème prétendument résolu : des frontières.
Ce numéro veut former l’hypothèse qu’avec le climat, s’ajoutant aux guerres, aux persécutions, la migrance posera autrement la question des frontières, des États donc et, avec eux, des identités.

Posons plutôt qu’il faut en finir avec et avec ce qu’elles disent depuis trop longtemps. De la politique s’y redessinera, et déploiera. Qu’il y a lieu, sinon d’anticiper (les géopoliticiens sont là pour ça), de penser.




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